15 — 18.05.2003

Rabih Mroué, Lina Majdalanie Beyrouth

Biokhraphia

théâtre

Le 140

Français → NL | ⧖ 40min

Pendant le KunstenFESTIVALdesArts 2002, Rabih Mroué présentait Three Posters, pièce coécrite avec Elias Khoury au départ de la confession d'un jeune kamikaze communiste.

Biokhraphia de Rabih Mroué et Lina Saneh, sa proche collaboratrice, est la contraction de « biographie » et « khraphia » (littéralement « délire » mais aussi « sénilité » et « merde »). Un solo féroce et subtil sous la forme d'une interview fictive où intervieweuse et interviewée forment une seule et même personne : duel à fleuret moucheté pour une seule épée. Une cible : les malaises artistiques, médiatiques, politiques et intimes de la société libanaise d'aujourd'hui.

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Re-débuter l’origine

par Bilal KHBEIZ.

La différence linguale entre « biokhraphie » et « biographie » n’est pas un simple jeu de mots, ni une anecdote.

La biographie présume que nombre d’actes méritent d’être consignés, datés et archivés dans les annales de l’Histoire aux côtés d’événements tels la déportation de Napoléon ou l’occupation de l’Irak par les forces américaines. Par contre, une biokhraphie n’est pas le récit d’une expérience vécue passée qui se prétendrait valable comme modèle ou comme exemple à suivre. Le biokhraphe part d’une considération essentielle, que son passé fut une grave erreur. Mais aussi, que le passé de l’individu s’enchevêtre de façon complexe avec tant d’autre passés de tant d’autres individus. C’est pourquoi, une biokhraphie personnelle ne peut qu’agresser la quiétude, la tranquillité et la bonne conscience de ces autres, bien pensants et politiquement corrects.

Certaines biographies ressemblent à ces humbles et obséquieux curriculum vitae qui sont exigés de nous chaque fois que nous sommes en situation de demande d’emploi. Serviles, nécessairement incomplets, défigurés et défigurants, dénaturés et dénaturants, les curriculum vitae sont à l’opposé des biographies ; car ces dernières semblent toujours être complètes, entières, plénières, pleines, ayant un début et une fin en bonne et due forme. La biokhraphie perturbe radicalement et rompt ces formes typiques de relations et de rapports entre le narrateur et son public : rapports de mendicité de la part du narrateur envers le récepteur, à la manière des curriculum vitae. Elle interpelle le récepteur pour mieux le chicaner, d’où la rébellion de ce dernier quand il découvre qu’il a perdu son statut de récepteur pour être mis au « ban des accusés ».

La biographie suppose un acte de rectification personnelle d’un vécu passé. Le biographe semble maîtriser les détails de sa vie et capable de prendre les décisions nécessaires en ce qui concerne ces détails et cette vie. Il semble aussi capable de prendre ses distances par rapport à ce vécu, distances nécessaires qui lui permettraient ainsi d’intégrer ce vécu, cette vie comme parties prenantes d’un passé entièrement clair, perceptible, loin de toute suspicion, de tout soupçon et de tout doute. Un passé visible et lisible non seulement pour le biographe mais pour son public aussi. Enfin, la biographie suppose chez son auteur une certaine confiance en ses capacités à observer et commenter sa vie de manière impartiale et neutre. Sans ces deux caractéristiques acquises, la confiance en soi et la neutralité, la biographie ressemblerait alors plus à un conte légendaire ou du moins s’approcherait du modèle légendaire.

La biokhraphie elle, ne peut se faire que dans ces lieux tyrannisés par des pouvoirs aux nombreuses et divergentes origines (l’Etat ou, pire, son absence, les communautés religieuses, les lois familiales, les traditions, l’ingérence de grandes puissances régionales et mondiales, etc.), ce qui fait des gens qui y habitent des victimes plutôt que des citoyens actifs et efficaces. Et alors seulement, une fois l’individu converti en victime, il peut commencer à constituer ce genre nouveau : l’aveu des vaincus ou, autrement dit, l’adieu au passé et ceci, pour mieux tout recommencer, à nouveau. Re-débuter de l’origine. Re-débuter l’origine. Chaque fois que nous sommes acculés à constituer une biokhraphie qui nous serait propre, nous nous voyons amenés à mettre de côté notre vie pour mieux affronter, face à face, le destin. N’est-ce pas ce qui est proposé aujourd’hui aux irakiens qui font leurs adieux à un passé tout en regardant la défaite à venir comme le meilleur moyen pour re-débuter une origine. Mais il s’agit là d’un re-début qui démarre de l’inconnu. La biokhraphie est un produit tiers-mondial par excellence. Mieux, elle est un produit local, particulier à ces lieux que nous venons de mentionner, et elle ne peut être produite ailleurs sans perdre son sens profond.

Texte & mise en scène: Lina Saneh & Rabih Mroué

Actrice: Lina Saneh

Décor & graphisme: Ali Cherry

Coproduction: Ashkal Alwan (Beyrouth 2002)

Présentation: Théâtre 140, KunstenFESTIVALdesArts

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