22 — 26.05.2012

Rabih Mroué, Lina Majdalanie Beyrouth

33 tours et quelques secondes

performance

Beursschouwburg

Anglais | ⧖ 1h15

Un jeune Libanais met fin à sa vie. Dans sa lettre d’adieu, il revendique sa disparition comme un acte personnel qui ne peut être politiquement récupéré. Rabih Mroué et Lina Saneh, auteurs, metteurs en scène et acteurs établis à Beyrouth, internationalement reconnus, nous invitent à suivre les derniers jours de ce personnage fictif, ainsi que les réactions que suscite son suicide. Ils reconstruisent sa chambre, où tout continue à vivre, à vibrer, à communiquer : télévision, répondeur, page Facebook, imprimante… Cet univers n’a plus besoin de présence humaine pour fonctionner, pour créer l’histoire; l’information se déverse imperturbablement… Avec ce spectacle semi-documentaire créé au festival, le couple d’artistes médite sur la paralysie politique du Liban, pays où le feu de la révolution arabe semble n’avoir allumé aucune étincelle. Que signifie cette impossibilité à réagir? Un tel acte de désespoir peut-il ranimer l’espoir de changement dans une nation à ce point divisée ?

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33 tours et quelques secondes

Rabih Mroué & Lina Saneh

« Pour chaque spectacle, Lina et moi partons de la même question très simple : quels sont les thèmes qui nous occupent l’esprit ? Cette fois, c’était la politique au Liban, mais à la lumière de ce qui s’est passé au Moyen-Orient ces derniers temps, et de ce qui s’y passe toujours en ce moment, nous n’en ressentions soudain plus la même urgence. Le Printemps arabe nous préoccupe intensément, mais que pourrait-on en dire ? Et de quelle manière ? »

Rabih Mroué n’est pas le type de créateur qui copie simplement la réalité telle que celle-ci se présente. C’est pourtant précisément ce que bon nombre de créateurs arabes se sentent obligés de faire aujourd’hui. Ils s’expriment à propos du Printemps arabe sous forme de documentaire. Ils filment, dessinent, enregistrent et jouent ce qui se déroule dans la rue arabe. Aux côtés des manifestants, ils établissent d’immenses archives de témoignages.

Depuis leurs premières performances et vidéos au début des années 90, Rabih Mroué et Lina Saneh, le couple d’artistes de Beyrouth a, lui aussi, toujours réalisé une œuvre de type plutôt documentaire. Sauf qu’ils puisent dans leur propre vie ou dans l’histoire du Liban des faits marquants ou des anecdotes qui permettent d’explorer des questions bien plus vastes. Dans Looking for a missing employee, Mroué se sert d’une série d’articles de journaux à propos d’une disparition pour réfléchir à l’espace public dans un pays divisé. Dans Appendice, Saneh relate son opposition très personnelle à l’interdiction de l’incinération au Liban en vendant les parties de son corps aux enchères.

Chacun de leurs spectacles requiert une compréhension, une distance critique qui permettent de démêler les structures sous-jacentes dans le tourbillon du quotidien. « Pour observer quelque chose, il faut de la distance », confirme Mroué. « Mais comment mesure-t-on cette distance ? Il n’y a pas de règles. L’un n’a peut-être besoin que d’un jour pour y parvenir, là où il m’en faut cent. Certains artistes sont parvenus à mener une réflexion intéressante sur la révolution alors qu’elle battait son plein. Mais il y a aussi des artistes libanais qui au bout de vingt ou trente ans n’ont toujours rien d’intéressant à dire sur la guerre civile, parce qu’elle les habite encore. Comment créer cette distance face à une actualité très complexe ? Ce n’est pas évident. »

Vous avez néanmoins choisi de partir de votre sentiment d’urgence autour du printemps arabe. Quel a été l’élément décisif ?

« Je crois en l’accumulation par le temps de nos expériences, de notre potentiel à poser des questions. Cela aide aussi à approcher différemment l’actualité. Nous n’étions pas obligés de créer un spectacle sur le Printemps arabe, nous ne l’aurions pas fait si nous n’avions rien à en dire. Je crois au bienfait du temps, je n’aime pas les œuvres d’art réalisées dans la précipitation. Mais si l’on pense avoir un bon questionnement, prêt à être partagé, pourquoi ne pas le faire ? »

À quoi cela a-t-il donné lieu ? Que nous donnez-vous à voir ?

« Nous avons tenté de garder le spectacle proche de nous, de ce que nous connaissons. Le Printemps arabe ne constitue que la toile de fond de 33 tours et quelques secondes, alors qu’au premier plan il s’agit de questions socio-politiques au Liban. Le contexte est celui d’un jeune homme qui s’est suicidé. Nous montrons les conséquences de cet acte. Qu’en pensent ses amis ? Qu’en pense la société libanaise ? Il n’y a pas d’acteurs. La scène représente sa chambre, où arrivent de nombreuses réactions par le biais de divers outils de communication : la télévision, sa page Facebook, des SMS sur son portable, des messages sur sa ligne fixe. La chambre demeure vivante, elle réagit et commente. Ainsi, l’on obtient en fin de compte une réflexion sur la façon dont le Liban perçoit le Printemps arabe et sur l’impossibilité de franchir des étapes décisives. »

Le considérez-vous comme un problème mondial ou typiquement libanais ?

« Nous présentons une histoire libanaise très locale, mais elle évoquera quand même de nombreuses associations avec d’autres histoires dans le monde. Du moins, c’est ce que nous espérons. Lina et moi ne nous sommes jamais souciés de savoir qui était notre public, sinon on fait des compromis pour sciemment plaire ou provoquer. Notre œuvre demeure toujours inachevée, il faut que cela se poursuive après le spectacle. On partage nos idées avec des individus très différents dans le monde entier et l’on espère que cela donnera lieu à un débat, mais il est impossible de prévoir le résultat. »

 

Quelles sont ces idées que vous avez consciemment intégrées au spectacle ?

« En toile de fond, il y a la situation politique libanaise. Le pays est pris dans l’étau d’un système confessionnel, comme dans une souricière. Pourquoi notre génération n’est-elle pas capable de faire face à ce qui se passe ? Normalement, un pays aussi fragile et mal protégé que le Liban devrait être d’emblée contaminé par les événements dans la région. En ce moment, on sent bien que le Printemps arabe suscite beaucoup de tension, mais tout le monde attend silencieusement. Il y a eu quelques manifestations, mais comme il y a plusieurs pouvoirs au Liban et non une autorité dictatoriale contre laquelle protester, cette résistance était vouée à l’échec. Les politiciens, quant à eux, n’osent pas entreprendre de démarches ni faire de déclarations. Certainement pas en ce qui concerne la Syrie, avec laquelle le Liban partage une histoire complexe et chargée. Ce qui s’y déroule est un sujet très sensible que le peuple libanais n’ose pas nommer. Le Liban est très divisé sur la question syrienne. Un camp considère que le pays vit une révolution, l’autre estime qu’il s’agit d’un complot contre le pouvoir en place. Quoi qu’il en soit, la Syrie demeure un grand tabou. »

À l’aune de ce tabou, quelle est la fonction de tous les moyens de communication qui sont au cœur du spectacle ?

« Ils ne se limitent bien entendu pas qu’à une seule fonction. Facebook, la télévision, le téléphone portable, le téléphone fixe : ce sont des moyens très différents. Moi-même, je n’avais pas de compte Facebook avant, mais depuis le Printemps, c’est chose faite. Je n’ai pas de jugement de valeur sur la question, mais on ne peut pas ignorer le phénomène. Au Liban et dans tout le monde arabe, nous manquons d’espace public. Et quand cet espace existe, il est très restreint en temps et en volume. Savoir si Facebook remplit ce vide est difficile à généraliser. En Syrie, en Égypte et en Tunisie, Facebook est chaque fois utilisé différemment que chez nous. Les Iraniens s’en sont servis durant la Révolution verte, puis ils ont utilisé Twitter. Il est donc intéressant d’observer la manière dont ces outils changent en fonction du contexte. Que promettent-ils ? Où échouent-ils ? Nous nous sommes surtout intéressés à l’usage de ces nouveaux médias à travers le très ancien média qu’est le théâtre. C’était un véritable combat, surtout sur le plan esthétique. Nous avons uniquement un décor, pas de comédiens. Comment générer l’ici et maintenant rien qu’avec des machines ? C’est comme chorégraphier sans danseurs. On verra bien ce que cela donnera. Ce n’est pas tant le résultat que la question qui nous intéresse. C’est la question qui mène à de nouvelles conceptions de notre approche du théâtre. »

Comment voyez-vous le rôle général des artistes dans des situations comme le Printemps arabe ?

« Ce rôle n’est pas différent qu’en Islande ou en Belgique. Nous estimons que l’art ne peut pas devenir un militantisme, parce qu’alors on sert des idéologies. Non, l’art est un portrait de ses propres tabous et questions clés. Il faut se remettre en question, se lancer des défis, trahir ses propres convictions. Parfois, ce n’est pas dénué d’une certaine violence, mais il n’y a pas d’autre solution. Si je connais la réponse, je ne peux pas commencer à un spectacle. Parce qu’alors on manipule le tout en fonction du message implicite. On ne s’adresse plus aux spectateurs comme à des individus pour les diviser en “pro” et “anti”. Ce qui est essentiel. Quand on s’adresse aux gens comme à une foule, on devient le professeur qui veut imposer son savoir. Bien sûr qu’en sa qualité d’artiste on détient une certaine autorité et responsabilité. Je vois le théâtre comme un lieu vide que l’on remplit brièvement, pour en disparaître aussitôt. On ne peut pas l’occuper, on y est invité. C’est précisément ce qui fait du théâtre un espace public : après soi, c’est au tour de quelqu’un d’autre. »

Et rétrospectivement ? Pouvez-vous voir un fil rouge à travers votre œuvre ?

« Il y a sans aucun doute des caractéristiques récurrentes, mais je ne m’en réjouis pas spécialement. Il faudrait déconstruire son propre style à chaque fois, sauf qu’en pratique, cela s’avère plutôt difficile. En un certain sens, notre travail est classique : il y a toujours une histoire, une intrigue. Mais nous avons une approche différente. Si je n’avais pas une telle aversion des étiquettes, on pourrait la qualifier d’approche post-moderne. Ainsi, un fil rouge évident est certainement le fait d’indiquer ses propres mécanismes dans le spectacle. Une certaine inspiration brechtienne donc. En dévoilant ses trucs, on permet aux spectateurs de prendre conscience de notre manipulation. Ce que nous trouvons important. »

 

Wouter Hillaert

Traduit par Isabelle Grynberg

Auteurs & metteurs en scène
Lina Saneh et Rabih Mroué

Graphisme, animation & scenography
Samar Maakaroun

Assistants à la création technique
Sarmad Louis, Thomas Köppel

Traduction
Ziad Nawfal

Directeur de la photographie
Sarmad Louis

Assistant
Ahmad Hafez

Casting & production éxécutive
Petra Serhal

Montage
Najib Zeitouni

Acteurs
Nagham Abboud, Samir Abou Jaoudé, Thomas Bowles, Edy Gemaa, Raseel Hadjian, Colette Hajj, Wadad Hneine, Paul Khodr, Ibtisam Kishly, Eliane Mallat, Muriel Moukawem, Elie Njeim, Antoine Ozon, Najeeb Zeytouni

Voix
Rabih Mroué, Lina Saneh et autres

Merci à
Famille Baroud, Janine Baroud, famille Mroué, Kinda Hassan, Paul Khodr, Raceel Hadjian, Sari Louis, Paul Matar, Abdo Nawwar, Walid Raad, Christine Tohmé, Yelda Younes, Theatre Tournesol et autres

Présentation
Kunstenfestivaldesarts, Beursschouwburg

Production
Kunstenfestivaldesarts

Coproduction
Festival d’Avignon, Scène nationale de Petit-Quevilly – Mont-Saint-Aignan, Festival delle Colline Torinesi (Torino), La Bâtie – Festival de Genève, Kampnagel (Hamburg), Association Libanaise pour les Arts Plastiques, Ashkal Alwan (Beyrouth), steirischer herbst (Graz), Malta Festival (Poznań), Stage – Helsinki Theatre Festival, Théâtre de l’Agora, Scène Nationale d’Evry et de l’Essonne

Merci à
Éditions Jacques Brel

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